Je veux écrire à ceux qui ne me liront probablement jamais. Je veux écrire à ceux qu'on oublie trop souvent et qui à force d'être ignorés, ont fini par s'effacer peu à peu, gommés comme de vulgaires esquisses par notre indifférence.
A cette vieille femme noire que je vois souvent en train de nourrir des pigeons ingrats sur les trottoirs sales de Poitiers. Je l'avais vue un jour, arrêtée en plein milieu du trottoir, l'air hagard, les yeux fixés sur le néant grisâtre de la ville, et les gens passaient, sans la voir, bousculant sans gêne son corps frêle. Qu'avait-elle vu ? Quelle vérité indicible avait-elle comprise pour sembler soudain si illuminée ? Et pourquoi étais-je la seule à voir la puissante beauté qui se dégageait de cette troublante apparition ? j'étais fascinée par son visage parcheminé des malheurs de toute une vie, chaque ride me dévoilant une histoire que j'aurais voulu connaître. Je la quittai peu à peu des yeux tandis qu'elle disparaissait, engloutie par le flot pressé des gens aveugles.
A ce mendiant soûl qui danse seul sur la place, ivre de désespoir, tentant d'attirer l'attention de ses gestes maladroits, tandis que les gens, trop habitués, ne lui jettent même pas un regard. Ses mouvements se font soudains plus larges, on dirait un pantin désarticulé, manipulé par la main amusée d'un Dieu cruel. Mais personne ne pose les yeux sur lui. Il finit par se rasseoir, hurlant sa rage, mais ses cris se perdent dans le flot pressé des gens sourds.
A cette femme autrafois jolie qui chaque jour se rend au parc, toujours plus maquillée, sa robe toujours plus moulante, sa coiffure toujours plus sophistiquée, dans l'espoir vain de rencontrer celui qui saurait réchauffer son coeur glacé d'un soufflé d'amour. Cette femme a été belle, mais elle disparaît à présent sous trop de maquillage, elle n'est plus qu'une écorce vide dans laquelle la sève de la vie a cessé de couler. Pourtant je devine une mince lueur dans ces yeux qui ont trop pleuré :Un infime, minuscule espoir qui la maintient en vie, mais à peine perceptible, noyé dans la noirceur du flot de ses pensées.
Au garçon effacé pour qui chaque nouveau rire qu'il déclenche est un moyen de se persuader qu'il existe. Chaque phrase qu'il prononce grince d'un ton ironique, que je devine désabusé. il aime faire rire et écouter les autres. Mais il a perdu l'habitude qu'on l'écoute, lui. Sous l'armure qu'il s'est forgée, il subit trop de douleurs, et chaque nouvelle déception est un poignard qui ravive un peu plus la blessure profonde de son coeur, ce coeur dont trop de gens ont oublié l'existence. Et peu à peu son rire à lui se noie dans un flot intérieur de sang et de haine.
A cette jeune fille, maintenant une femme, qui retient tous ses gestes par timidité, qui veut mais qui n'ose pas. Elle porte un deuil trop grand pour elle, et les mots qu'elle voudrait hurler se noient dans le flot de son chagrin et de se larmes.
A cet homme automate, qui chaqhue jour fait les mêmes gestes, accompagns d'un même "bonjour" trop souvent sans réponse. Il passe les articles sur le tapis roulant, prend l'argent, rend la monnaie, ne lève même plus les yeux, sachant qu'ils ne rencontreront aucun regard, et son "au revoir" se dissipe dans le flot d'air bruyant qui l'entoure.
A cette femme qui m'a dit "bonjour" avec un sourire, cette femme que je n'aurais jamais regardée dans la rue, mais qui s'est soudain révélée à moi, me révélant au même moment tout un monde que je n'avais pas vu, et tous ces visages ont émergé, d'un seul bloc quand j'ai serré cette main chaude.
Elle m'a rendu mes yeux, elle m'a permis d'écrire
à ces gens qu'on ne voit pas, à ces gens qui se noient dans des flots continus de foules aveugles, sourdes, insensibles, à ces gens qui avaient cesser d'exister et qui renaissent aujourd'hui, quelques instants, sans se noyer dans l'encre de mes mots, mais naviguant sereinement sur un flot d'éternité, ces gens gommés que je redessine d'un trait indélébile. A ces gens dont j'ai fait partie.